La prison de Montluc à Lyon a, pour reprendre l'image célèbre d'André Malraux, "fait concurrence à l'enfer", surtout entre le 17 février 1943 et le 24 août 1944 où l'édifice a été soumis à la loi nazie.
Aucune ville n’échappe aux angles morts. Dans la fermentation urbaine, des secteurs inconnus résistent toujours à la vie et à son agitation, en forme d’interstices promis à l’indifférence et à l’oubli. C’est bien souvent dans ces vagues terrains que l’on réserve ce que la ville refuse et éloigne, mais pas trop, à la faveur d’un mouvement ambigu qui conjugue le dégoût et la nécessité. Loin du miroir des fleuves et du regard des collines, on entreprit donc d’édifier à Lyon, au sortir de la Grande guerre, une nouvelle prison, enfermée entre les glacis du Fort militaire de Montluc, la voie de chemin de fer, la monumentale et flambant neuve Manufacture des Tabacs et le cours Gambetta, aux faubourgs d’une ville déjà cernée par les vapeurs mauves des usines de l’est lyonnais. Le gris béton du bâtiment ne dépareilla pas avec celui du quartier.
L’édifice, écrasé par un toit plat et caché par un mur d’enceinte breveté par l’austérité, esquive à dessein les regards des passants, esquif en cale sèche voué au désintérêt général. Tout dans son architecture semble avoir été guidé par la volonté de le faire disparaître au milieu des motifs d’ennui qui encombraient allègrement ces confins. Seul élément de distinction dans cette monotonie, un portail métallique surmonté par la mention majuscule “PRISON MILITAIRE”, dans un style de lettrines trahissant l’antériorité d’un projet né avant la Première guerre mondiale.
La prison de Montluc est intempestive. Pensée à la veille de la plus grande mobilisation militaire de tous les temps, elle finit par naître au milieu d’une époque d’anciens combattants et de pacifistes. Le lieu semble voué au contretemps permanent, ayant raté de peu la première guerre mondiale mais anticipant déjà l’architecture de la seconde, avec cette allure de blockhaus allemand et cette enfilade de petites fenêtres imitant, l’océan en moins et par anticipation, les meurtrières du Mur de l’Atlantique. Inaugurée en 1921, désaffectée en 1926 avant même d’avoir vécu pour être rendue à la justice civile qui ne savait qu’en faire, elle ferma dès 1932. Le pénitencier mort-né, sabordé faute de combattants, même concussionnaires, n’attendait que la guerre pour entrer dans l’Histoire, “avec sa grande hache”. Le 1er septembre 1939, on reprit donc l’écriture du palimpseste de Montluc, chaque époque désormais se faisant un devoir d’effacer la précédente pour écrire, en pire, la suivante. Prison d’une drôle de République dans une drôle de guerre, servant de geôle aux communistes interdits par Daladier, prison de Vichy pour servir d’exception à la justice, Montluc se destine, avec l’arrivée des Allemands à Lyon le 11 novembre 1942, à devenir la prison des Nazis, vidée de tous ses détenus habituels et évidée des quelques principes qui y demeuraient encore, prête à accueillir la noria des naufragés de la nuit nazie.
Dès leur arrivée à Lyon, les loups de la Gestapo ont établi leur repaire à l’Hôtel Terminus, près de la gare de Lyon-Perrache, où certains étages sont affectés à leur villégiature tandis que d’autres le sont aux interrogatoires et à la torture. Au rez-de-chaussée, le soir venu, le salon “Crinoline” devient la cambuse des libations, de la ripaille et de la débauche de la Gestapo où les odeurs de champagne côtoient celles de la graisse des revolvers.
Mais l’ambition des nouveaux maîtres de Lyon est déjà industrielle. Il leur faut un lieu pour encelluler les ennemis du Reich, juifs et résistants avant de choisir la manière de les faire mourir, avec ou sans bagages. Il leur faut un réservoir d’otages pour étancher la soif toujours inassouvie des représailles. Les Nazis jettent rapidement leur dévolu sur la prison militaire de Montluc, attirés par cet angle mort à l’abri des regards de la ville et par un édifice qui promet d’empêcher les évasions. Et puis le lieu offre cette commodité irremplaçable pour les Nazis ne pas être en copropriété avec ce qu’il restait des autorités françaises. L’instinct des Allemands n’est pas de mélanger le “gibier” chassé par les SS avec les droits communs ou les “insoumis” jugés par Vichy. Ils veulent une prison allemande, soumise à la seule règle des loups, une enclave hitlérienne rattachée directement à la constellation des astres noirs concentrationnaires qui ont éteint la lumière sur presque toute l’Europe autant que sur l’Humanité.
Mais cette ambassade de l’enfer est bien trop petite. Ce n’est pas une prison de masse à la hauteur des desseins criminels de Klaus Barbie et de son engeance infernale. Elle ne compte que 122 cellules de 4 mètres carrés. Au début de l’année 1943, on entreprend tout d’abord le transfèrement des détenus de la justice française vers les prisons civiles et les forts environnants ou même, jusqu'en Dordogne. Une fois la place nette, les Nazis s’emploient à agrandir cette géhenne, de l’intérieur, telle une extension presque impossible du domaine de l’enfermement.
L’ancien parloir devient ce que les détenus appelleront “la cage aux lions”, divisé en plusieurs corridors séparés par des barreaux grillagés et conduisant vers ce qui fait office “d’accueil” aux nouveaux arrivants. On y tient un registre d’écrou dont chacun comprend vite qu’il n’est pas accompagné d’un jumeau consignant les “levées d’écrou”. On y fouille, palpe, confisque tout ce qui pourrait servir aux évasions ou au suicide. Même la mort est l’apanage des geôliers.
Les ateliers et magasins situés au fond de la cour, dont les quelques fenêtres sont badigeonnées de bleu pour occulter la vue, sont subitement peuplés d’une forêt de châlits rudimentaires, sortes de couchettes à étages où des planches à claire-voie servent de sommier où l’on pose des paillasses de fortune rapidement empunaisées.
Les cellules, de 175 centimètres de long et de 180 centimètres de large, sont dominées par un vasistas servant de fenêtre inaccessible encastrée à 3 mètres de haut, offrant aux détenus privés de soleil l’immuable passage quotidien des ombres sur les parois blanchies à la chaux tandis que l’écho des pas sur les carreaux de ciment du rez-de-chaussée scande une inquiétude invisible. Au loin, l’horloge de la Manufacture des Tabacs parvient à relier les prisonniers au temps qui passe. De temps à autre, la nuit, le bruit d’un vélo à la chaîne mal graissée et à la roue voilée signale la course sisyphéenne d’un gardien de permanence qui, toute la nuit durant, fusil en bandoulière, tourne dans le chemin de ronde bordé par les deux murs d’enceinte, à l’affût d’un détenu qui aurait eu la folle idée de se faire la malle. Pour regarder à l’extérieur, ce qui est formellement interdit, il faut grimper sur le dos d’un autre détenu ou sur la tablette cimentée fixée au mur. Un lit, une paillasse, une tinette, nom donné au seau destinés aux besoins naturels, forment l’inventaire sommaire du lieu.
Au milieu de la cour, enfin, une baraque en bois, dont la mémoire a oublié la date d’édification - sans doute avant la guerre - occupe une bonne partie du seul grand espace à ciel ouvert de la prison. Elle est visiblement de type Adrian, du style éphémère des constructions en bois démontables de la Première guerre mondiale, de trois à quatre mètres de haut et de six mètres de large, recouvertes d’un toit en carton enduit d’un mélange de coaltar et de brai de résine et qui avaient été conçues pour abriter, dans l’urgence, des bureaux, des casernements, des ateliers, des chevaux … André Frossard, survivant de Montluc, a sans doute le mieux saisi le caractère de cette prison dans la prison : “un long baraquement, espèce de drakkar nordique échoué, la quille en l’air dans une cour de prison, avec sa cargaison d’immigrants en panne”. La porte n’a plus de serrure mais personne ne se risque à l’ouvrir. En journée, il était interdit de s’allonger sur les paillasses des châlits. La nuit, il était interdit de se lever. Les dix-huit fenêtres ne pouvaient être ouvertes que sur ordre des Allemands. Elles ne sont pas peintes en bleu ici, mais en jaune, comme si, consciemment ou non, elles devaient afficher l’usage réservé à cette cahute. Elles sont de la couleur qui, de toute éternité, a servi à la stigmatisation des Juifs. Cette baraque sera, à jamais, “la Baraque aux Juifs”.
Au cours de l’année 1943 et surtout à partir du début de l’année 1944, Montluc gonfle de ses détenus, se tuméfie même de la cohorte ininterrompue de ceux qui sont tombés entre les mains de la Gestapo ou des auxiliaires français à la solde des Nazis, comme l’équipe de “Gueule Tordue” qui décime la ville et la région. La prison aux 122 cellules accueille à l’acmé de l’appétit nazi près de 1300 âmes. Rien n’est désormais plus abandonné au vide. L'encellulement individuel, connu par Jean Moulin et ses compagnons d’infortune en juin 1943, appartient vite au passé. C’est par huit qu’on entasse les prisonniers dans les quatre mètres carrés des geôles. Les lavabos, le réfectoire, les douches, les toilettes : la mort réquisitionne tout tandis que les rations alimentaires diminuent en même temps que les poux et les punaises prolifèrent et se gavent des cadavres en devenir. Les colis de la Croix-Rouge sont finalement interdits. La prison de béton s’hermétise chaque jour un peu plus et toute respiration avec l’extérieur se raréfie.
Un homme, un seul, parviendra à faire échec à l’invincibilité de Montluc, sans être repris. Il s’appelle André Devigny, officier héros de la campagne de 1939-1940 et résistant arrêté après avoir abattu un chef du contre-espionnage italien. C’est en démontant Montluc qu’il est parvenu à en sortir, dans la nuit du 24 au 25 août 1943, alors même qu’il avait la mort aux trousses, ayant appris peu de temps avant sa prochaine exécution. C’est dans les entrailles de sa cellule qu’il a trouvé les voies et les moyens de son évasion. C’est avec une cuillère d’aluminium soustraite à la vigilance des gardes qu’il a patiemment, lentement, précisément, descellé le bois tendre qui servait à la jointure des morceaux de chêne formant la porte de sa cellule. C’est avec les cadres de la lanterne et le grillage du châlit qu’il a fabriqué des crochets et des grappins de fortune. C’est avec ses couvertures et tout ce qu’il a pu sacrifier de tissus lacérés et noués qu’il atteint les dix mètres de cordages correspondant à la hauteur des murs à franchir. C’est grâce à une cachette dans le mur qu’il dissimule son outillage et sa manufacture d’évasion. Avec son compagnon de cellule, Gimenez, le jour dit, la porte est démontée et, depuis sa cellule du deuxième étage, les deux aventuriers gagnent le toit par la lucarne de la verrière et franchissent tout ce qui les séparait de la liberté : toits, murs, sentinelles. Montluc cède devant la soif de liberté de ces condamnés à mort. Devigny ne sera pas rattrapé, contrairement à son compagnon de cellule.
A Montluc, la furie des Nazis est à la hauteur de l’affront qu’ils viennent de subir. On instruit le procès en trahison de ces murs, de ces objets, de tout ce que Montluc avait fini par offrir à la liberté des suppliciés. Le moindre crayon est prohibé. Les châlits sont expulsés. Plus rien ne doit servir à l’imagination des évadés en devenir. On veut faire le silence, et faire taire les bruissements nocturnes qui font vibrer Montluc des messages codés frappés sur les tuyaux et les tinettes. Les “Nicht sprechen” ponctuent les nuits infernales des détenus.
Montluc n’est plus une prison. C’est un abîme, un trou béant dans la civilisation vers lequel Klaus Barbie et sa meute poussent des milliers de détenus. Les torturés qui font les allers-retours entre le siège de la Gestapo et Montluc tentent, comme Marc Bloch ou Jean Moulin, d’y soigner, en vain, leurs plaies entre deux séances de bastonnade. Les enfants juifs de la colonie d’Izieu et leurs éducateurs, au soir du 6 avril 1944, y passent leur première nuit d’assassinés de naissance. Comme eux, des milliers et des milliers de vies humaines viennent y rencontrer le nazisme, sans retour. Depuis l’installation de la prison allemande, les appels avec bagages sont synonymes de déportation vers l’inconnu. Pour les Juifs, Montluc est une antichambre avant la chambre à gaz d’Auschwitz. Après le Débarquement, les Allemands vont s’échiner à vider les lieux avec la même ardeur criminelle qu’ils avaient déployée pour les remplir. On fait des appels sans bagages, synonymes d’une exécution sommaire dans les alentours. De juin à août 1944, l’essaimage meurtrier des SS jonche de cadavres les champs et les routes du Lyonnais, selon une logique incompréhensible, dessinant une carte projetée de sang dont Montluc est le centre. Le 11 août 1944, alors que Patton est à Chartres et que le vent de la Libération souffle à grands vents sur le sol de France, Klaus Barbie ne pense qu’à Montluc. Il veut un dernier convoi. Il l’obtient. A la fin du mois d’août, alors que toute l’énergie d’une armée devant faire face à une offensive militaire devrait être dédiée au combat ou à l’organisation de la retraite, les SS sont obsédés par Montluc. A Bron, à Saint-Genis-Laval, on veut achever Montluc, la saigner jusqu’à la dernière goutte de sang des ennemis du Reich.
Le 24 août 1944, un an jour pour jour après l’évasion d’André Devigny, devant la menace d’exécution des troupes allemandes tombées dans les mains des FFI de la Loire et de la Haute-Savoie, la saignée cesse à Montluc. Angle mort de la civilisation depuis le 17 février 1943, la prison devient le premier angle libéré de la ville de Lyon, les Nazis remettant le bâtiment à la Résistance. Sur la terrasse de la prison, la croix gammée a disparu. Les couleurs, les belles couleurs du drapeau tricolore, flottent au-dessus de cet enfer enfin libéré, annonçant à une ville encore occupée que la liberté est proche. Pourtant, désormais, la prison de Montluc est condamnée à perpétuité, à rappeler qu’ici, durant 18 mois, le cœur de l’Humanité a cessé de battre.