Kessel

Un été avec Marcel Ophuls (2). #2 Tout finit par se savoir

Le Chagrin et la Pitié - Première partie

Histoire(s)
4 min ⋅ 08/08/2026

Le 7 juin 1964, vingt ans après le Débarquement de Normandie, les Français entendent sur les ondes de France Culture, les premières notes d'ouverture du premier mouvement de la Symphonie n° 5 en ut mineur de Beethoven suivies d’une citation issue des Pensées de Pascal : “Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger”. Ce générique grandiloquent annonce une « série exceptionnelle », diffusée tous les soirs à 19 heures un mois durant, intitulée 1940-1944. La Résistance : témoignages et documents pour servir l’Histoire. Réalisée par deux anciens résistants, Stanislas Fumet et Francis Crémieux, la série est d’une richesse testimoniale inégalée. Elle demeure pour autant baignée dans une tonalité commémorative d’une Histoire écrite par ses propres acteurs, commentateurs d’eux-mêmes, sans distance critique et à l’abri de la contradiction. Cette série, qui offre aujourd’hui un matériau précieux de première main, conserve une lecture assez unitaire de la Résistance, ne traitant la période de l’Occupation qu’à la mesure du trébuchet résistancialiste, minorant la place, le rôle et l’emprise de Vichy sur le pays et amplifiant, c’est bien naturel, l’action résistante au-delà de sa réalité numérique.

C’est contre ce récit ambiancé et biaisé que Sédouy, Harris et Ophuls veulent s’inscrire. C’est dans la plaie des non-dits d’un pays ambivalent entre Londres et Vichy qu’ils veulent mettre, si ce n’est la plume, mais la caméra de la télévision publique, dans la continuité de Munich 1938 ou la paix pour cent ans. Dans cette France qui frémit à l’idée de casser le vase gaulliste, nos journalistes pensent alors que la société est prête à se voir administrer une autre vérité sur les années noires. Le moment est venu, selon eux, d’admettre que sur les ruines de la défaite de 1940, le peuple français, en majorité, avait été “fort peu héros”, comme Fabrice au milieu de Waterloo, et que l’épopée glorieuse et rebelle appartenait au registre de la marginalité. L’heure est à expliquer, selon eux, par quels mécanismes, au nom d’un réalisme résigné, d’aucuns sont allés jusqu’à rendre grâce à la défaite, qui pour donner un sens à une expiation geignarde, qui pour habiller d’explications commodes leur “lâche soulagement” (Blum), qui pour solder la République, qui pour exsuder leur antisémitisme, qui pour déposer aux pieds du vainqueur leurs serments d’adhésion au nazisme. Surtout, l’instant est arrivé, selon eux, pour mettre les projecteurs dans les angles morts de la guerre, et principalement celui de la Shoah, à une époque où on parle encore des “israélites”, convoquant une terminologie anachronique, et où il est d’usage d’amalgamer tous les drames, d’oblitérer le génocide des Juifs à la faveur d’un récit qui faisait de la Seconde guerre mondiale la suite exclusive de la Première. Comme si, pour reprendre un discours célèbre du général de Gaulle du 14 octobre 1944, s’était achevée en 1944 une “guerre de trente ans” conduite par notre ennemi héréditaire, omettant les explications sur le soubassement idéologique du nazisme, responsable de “six millions d'assassinés, à côté des millions et des millions d'humains de toutes confessions et de toutes nations, victimes de la même haine de l'autre homme, du même antisémitisme” (Lévinas).

Parmi le trio de journalistes, deux au moins ont des raisons de psychanalyser la France sous la botte nazie et de s’adresser à l’inconscient d’un pays : Marcel Ophuls, évidemment, dont l’enfance et l’adolescence ont été un exil permanent devant la montée des périls ; André Harris, tout autant concerné, a vu son père, résistant, professeur d’anglais au lycée Jules Renard de Nevers, être fusillé par les Allemands le 10 septembre 1942 à Taconnay dans la Nièvre.

Leur projet, monumental, exigeait un échantillon représentatif de la France sous l’Occupation. Avec humour, Marcel a souvent raconté qu’il aurait pu se bander les yeux devant une carte de France et choisir au hasard. Le résultat était aléatoire. Par l’entremise de Harris, il a préféré s’en remettre à un vieux briscard de la Résistance, alors cadre de l’ORTF : Marcel Fouché-Degliame, appartenant à une espèce rare, celle des communistes ayant intégré, au plus haut niveau, le mouvement Combat. Ce dernier déconseille de choisir le Vercors : trop impressionnant, trop maquis, trop raison d’État, trop conflictuel. Il déconseille aussi de choisir Lyon : trop capitale, trop dense, trop complexe, trop Jean Moulin, trop de spectres, notamment celui de René Hardy, traître putatif, dont Fouché fut le chef à Lyon et en faveur duquel il a refusé de témoigner lors de son procès de 1947, certain de sa culpabilité. Et pourquoi pas Clermont-Ferrand ? Dans l’ombre de Vichy, à une encâblure du fief de Laval, en zone non-occupée par les Nazis jusqu’en novembre 1942, à proximité de ligne de démarcation comme des maquis d’Auvergne, traversée par les procès de Riom, terre natale de Libération Sud créé par d’Astier, la capitale d’Auvergne coche toutes les cases du projet documentaire et fait de cette ville un condensé saisissant des ombres et des lumières de la période.

Les événements de mai 1968 mettent un coup d’arrêt à l’affaire. Après la révolte, le grand ménage gaulliste au sein de la télévision d’État renvoie Sédouy et Harris au terminus des prétentieux, en Suisse, au sein de la Télévision Rencontre de Charles-Henri Favrod, journaliste et producteur qui servit d’entremetteur entre Français et Algériens lors des accords d’Évian. Sans compter Marcel Ophuls, toujours prêt à haranguer les assemblées générales de l’ORTF pour reconduire la grève et réclamer la liberté et l’indépendance de l’audiovisuel public, qui se retrouve une nouvelle fois contraint de partir outre-Rhin pour rejoindre la télévision allemande. Mais, comme souvent, à quelque chose, malheur est bon. C’est dans cet exil forcé que va se cristalliser le financement du projet, grâce aux financements de la Télévision rencontre, de la Société Suisse de Radio Diffusion et de la Norddeutscher Rundfunk de Hambourg. Avec malice, Marcel ne manquait jamais de rappeler que l’idée de financer un film dans lequel les Français n’étaient pas grimés en 40 millions de héros n’était pas pour déplaire aux Allemands avant de conclure avec son inoxydable ironie : en fait, on a fait un « film de Schpountz » !

En forme de symbole, le tournage a lieu au moment où le gaullisme incarné prend fin, lors de la campagne référendaire et de la campagne présidentielle de 1969 qui suivit la démission du général. C’est donc au moment où de Gaulle disparaît de la vie politique qu’un nouveau récit apparaît sur la période commencée le 18 juin 1940, presque comme un passage de témoin à une nouvelle génération, qui n’a pas connu la guerre et qui aspire à un autre regard, à inventer ses propres mythes en déboulant ceux de leurs parents, et avec eux, « une certaine idée de la France » qui avait opportunément, tel un arrangement nécessaire ou une légende thaumaturgique et réconciliatrice, voulu guérir les blessures d’un pays pétrifié par la défaite de 1940

À l’été 1969, le projet est devenu pharaonique. Des heures et des heures de rush ont été filmées, comme ce passage de plus de dix heures sur la rafle de l’université de Clermont-Ferrand. 36 témoins, rencontrés en Auvergne mais dans toute la France, dans toute l’Europe, ont été mobilisés pour cette bataille documentaire. Le résultat, monté, fait 30 kilomètres de pellicule en 16 mm en noir et blanc et d’une durée de 4 heures et 16 minutes. Divisé en deux parties – “L’effondrement” et “Le choix” - Le Chagrin et la Pitié, chronique d’une ville française sous l’Occupation passe pour la première fois à la télévision allemande de l’Ouest les 18 et 21 septembre 1969. À l’automne, c’est au public suisse de découvrir le film. À défaut de l’avoir produit, l’ORTF se voit proposer de diffuser l’opus documentaire d’Ophuls. Au conseil d’administration de l’ORTF, Simone Veil met sa démission dans la balance, refusant qu’on diffusât ce que Michel Mohrt qualifiera plus tard, dans Le Masque et la Plume, de « film de guerre civile » où les Français seraient présentés comme des salauds. Dans la France de Georges Pompidou, on s’obstine à « jeter un voile pudique sur ces années où les Français ne s'aimaient pas, se déchiraient et même s'entretuaient ». Le 5 avril 1971, le film sort au Studio Saint-Séverin, le cinéma du quartier latin où Danièle et Roger Wasserman accueillent dans leur unique salle de 200 places les films « difficiles ». A la première séance du matin, Marcel Ophuls est là dans une salle clairsemée dont il dira qu’il y avait autant de spectateurs que dans un cinéma pornographique. En sortant, il voit une immense file d’attente formée dans la rue Saint-Séverin et qui va jusqu’à la rue Xavier Privas. La censure de l’ORTF a offert au film la meilleure des publicités, celle qui fleure bon la transgression de l’interdit. Le 28 avril 1971, devant le succès rencontré, le Paramount-Élysées décide de le projeter, moins confidentiellement cette fois. À la fin du mois de mai 1971, le film enregistre 58 389 spectateurs.

Histoire(s)

Par Stéphane NIVET

Historien de formation, j’ai été président d’Hippocampe, association des étudiants de l’Université Jean Moulin Lyon 3 contre le négationnisme. Conseiller au cabinet du président de la Région Rhône-Alpes de 2011 à 2015, j’ai ensuite été été Délégué général de la LICRA jusqu'en janvier 2022. Auteur de plusieurs chroniques ou tribunes dans le Nouvel Obs, Le Point, le « Figaro Vox » ainsi qu’au « Droit de Vivre », à Kessel ou à Ernest Mag où j’ai notamment publié "24 colonnes à la Une : le procès Barbie, Lyon, 1987". J’ai par ailleurs écrit avec Maître Alain Jakubowicz « Vous étiez belles pour l’éternité. Elles ont témoigné au procès Barbie » (Le Progres, 2022. Préface de Béate Klarsfeld). J'ai également publié en juin 2023 "Jean Moulin, l'inconnu de Lyon" (Le Progrès) et, chez le même éditeur, avec Sylvie Altar, “Justes parmi les Nations” en 2025. Titre à paraître en 2025 aux Editions MP “Le procès Barbie, juger le crime contre l’Humanité”.

Depuis 2021, je suis administrateur de la Maison d’Izieu, Memorial des enfants juifs exterminés.

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